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LITTERATURE

XVII° siècle

Les auteurs et leurs œuvres

Yvan Pailhès©

Enseignant chercheur honoraire

Université Aix-Marseille

Ecole de Notariat

 

Blaise Pascal

1623–1662

L’ANALYSE DE L’OEUVRE (II) (suite et fin)

 

Pascal fut poète, il le fut par cette flamme intérieure qui court à travers toutes les pages des Provinciales et qui anime de sa chaleur les notes éparses des « Pensées ».

I) La sensibilité dans l’œuvre de Pascal :

Qu’il attaque un adversaire ou défende une doctrine ; qu’il s’apitoie sur nos misères ou exalte notre grandeur, on sent le même frémissement de l’âme agiter l’écrivain et lui dicter tout ce qu’il écrit.

Une émotion profonde se communique aux lecteurs, malgré lui, et achève la déroute de ses pensées qu’avait ébranlées déjà les coups répétés de ce logiciel redoutable.

A) L’éloquence chez Pascal.

C’est cette sensibilité ardente qui dicte à Pascal ces apostrophes qui élèvent parfois le ton des « petites lettres » ou des « pensées » à la plus haute éloquence :

« Quoi, mes pères vous nous direz qu’on a le droit de tuer pour des médisances… et après avoir ainsi violé la loi éternelle de Dieu, vous croirez lever le scandale que vous avez causé… en ajoutant que vous en défendez la pratique pour des raisons d’État et par la crainte des juges ? … Qu’est-ce faire autre chose, sinon montrer à tout le monde que par cette horrible renversement, si contraire à l’esprit des Saints, vous êtes hardis contre Dieu et timide envers les hommes ? » (Treizièmes Provinciale sur le duel).

B) L’ironie chez Pascal.

C’est elle encore qui lui inspire ces formules célèbres où l’ironie transcendante de Pascal réduit à néant une argumentation vicieuse :

« Bénis soyez-vous, mon père, qui justifiez ainsi les gens ! Les autres apprennent à guérir les âmes par des austérités pénibles, mais vous montrez que celles qu’on aurait crues le plus désespérément malade se portent bien… O la bonne voie pour être heureux en ce monde et en l’autre ! »

Ironie montrant la sottise de nos prétentions :

« Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence : un méridien décide de la vérité. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ! »

Ironie démontrant la profondeur de notre stupidité :

« Le ton de voix impose aux plus sage et change un discours de force. Combien un avocat bien payé par avance trouve-t-il plus juste la cause qu’il plaide ! Plaisante raison qu’un vent manie à tout sens ! »

C’est enfin cette sensibilité qui donne un caractère blanc, un attrait si irrésistible à certaines paroles tombées de son cœur bouleversé par le sentiment du divin !

« Console toi, mon fils, tu ne me chanterais pas, si tu ne m’avais pas déjà trouvé !

Je pensais à la loi dans mon agonie ; j’ai versé pour toi telle goutte de mon sang ! »

En sorte que de Pascal plus que de tout autre l’on pourrait dire avec raison « les grandes pensées viennent du cœur ». Jamais on ne vit tant de passion unie à tant de logique, tant de poésie mêlée à tant de raison, et, fait non moins étrange, jamais poète n’eut plus grande imagination que ce physicien et géomètre de génie.

II) L’imagination chez Pascal :

Pascal eut l’imagination dramatique, qui est le don d’exposer, de défendre ou de réfuter des idées sous la forme vivante de personnages parlant avec chaleur et conformément à leur caractère. Des pages entières des « Provinciales » sont des modèles de haute comédie et expliquent le succès extraordinaire qu’eurent les « petites lettres » ainsi qu’on les appelait ; car jamais encore sujet aussi sérieux n’avait été exposé avec autant de verve. Pour avoir une opinion exacte de ce que les docteurs en Sorbonne entendaient par « pouvoir prochain » de faire une chose, Pascal s’adresse à un disciple du père Lemoine :

« Cela est aisé, me dit-il, c’est avoir tout ce qui est nécessaire pour la faire

– ainsi lui dis-je, avoir le pouvoir prochain de passer une rivière, c’est avoir un bateau des rames et le reste, en sorte que rien ne manque ?

- Fort bien, me dit-il

- et avoir le pouvoir prochain de voir, lui dis-je, c’est avoir bonne vue et en plein jour ; car qui aurait bonne vue, dans l’obscurité n’aurait pas le pouvoir prochain de voir, selon vous, puisque la lumière lui manquerait, sans quoi on ne voit. ?

- Doctement, me dit-il »

Peut-on rendre avec plus de vie, la suffisance du bon père ? Voyez avec quelle vérité Pascal nous peint ensuite sa prudence en éveil :

« Je connais un homme qui dit que tous les justes ont toujours le pouvoir de prier Dieu, mais que néanmoins, ils ne prieront jamais sans une grâce efficace qui les détermine : est-il hérétique ?

- Attendez, me dit mon docteur, vous pourriez me surprendre. Allons donc doucement. Distingo »

ou sa candeur qui désarma d’adversaire :

«Â Voulez-vous une autorité plus authentique ? Voyez ce livre du père Annat. C’est le dernier qu’il a fait contre monsieur Arnauld. Lisez la page 34, où il y a une oreille, et voyez les lignes que j’ai marqué au crayon ; elles sont toutes d’or ! »

Certains passages des « Pensées » font songer parfois à Molière. Ne croirait-on pas entendre Trissotin et Vadius discutant sur le vide ? N’est-ce pas la même outrecuidance dans le ton ?

« C’est une illusion de nos sens, fortifiée par la coutume, qu’il faut que la science corrige

- On a corrompu notre sens commun, qui le comprenait si nettement avant cette mauvaise impression, qu’il faut corriger en recourant à notre première nature. ».

Pascal eut encore l’imagination pittoresque, c’est-à-dire le don de trouver des exemples concrets pour traduire des idées abstraites. Ce n’est pas une des moindres originalités de cet écrivain que le style coloré dont il revêt presque toujours l’argumentation la plus serrée ou les analyses les plus subtiles d’une pensée. Selon la formule célèbre de Théophile Gautier « le monde extérieur existe » pour Pascal et il lui emprunte, ainsi qu’à l’histoire, à l’expérience, à la science les couleurs dont il pare ses réflexions les plus profondes. Voyez quelle nouveauté et quelle force incomparable Pascal s’est donnée grâce à son imagination à cette vieille maxime : petites causes grands effets

« si le nez de Cléopâtre eut été plus court, toute la face de la terre aurait changé ! »

« Cromwell allait ravager toute la chrétienté : la famille royale était perdue et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son urètre ; Rome même allait trembler sous lui ; mais ce petit gravier c’étant mis là : le voilà mort, sa famille abaissée, et le roi rétabli»

« ne vous étonnez pas si ce grand homme ne raisonne pas bien à présent : une mouche bourdonne son oreille. Si vous voulez qui puisse trouver la vérité, chasser ce moucheron qui tient sa raison un échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. »

Encore trouve-t-on chez Pascal ces banales constatations, que notre monde cherche par tous moyens à cacher en se trompant lui-même, à savoir que notre vie est peu de chose :

« La fin est tragique, quelques belles que soit la comédie en tout le reste ; on jette quelques pelletées de terre sur la tête, et en voilà pour jamais ! »

Que tous seigneurs (puissants et petits (oh combien actuel !)) et manants sont soumis aux mêmes passions :

« Les grands et les petits ont mêmes accidents, mêmes fâcheries, mêmes passions, mais l’un est au haut de la roue, l’autre près du centre et ainsi moins agité par les mêmes mouvements ».

Que la justice et la vérité sont à peu près impossible ici-bas, constatations fort banales certes mais qui se vérifient tous les jours hélas :

« La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles que nos instruments sont trop émoussés pour les toucher exactement ; s’ils y arrivent ils en écorchent la pointe. ».

Soit donc Pascal nous parle de notre amour-propre (merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement », de notre imagination « la folle du logis » qui trouble les plus graves magistrats et les plus grands philosophes, de l’homme en un mot : « imbéciles ver de terre et juges de toutes choses », ou bien de l’univers : « cette sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part », toujours le savant, le psychologue, le penseur qu’est Pascal trouve un secours inattendu dans le poète de génie que révèlent ces métaphores, si précises et si belles à la fois, dont son pleines les « Pensées ». A le lire, même un peu, on n’est point surpris de l’épithète de Madame de Staël à son endroit : « Pascal est (avec Bossuet) le plus grand lyrique du XVIIe siècle »

Ainsi s’explique la gloire de Pascal. Les « Provinciales » sont bien un pamphlet, mais jamais ouvrage de philosophie ne contient pensée plus haute ou ne traite plus grande question, comme jamais œuvre littéraire ne donna plus parfait modèle de l’art d’écrire. Les « Pensées » ne sont que l’ébauche d’une œuvre, mais jamais œuvre achevée ne révéla qualités plus souveraines en son auteur. Philosophe profond, psychologue génial, poète émouvant, voilà ce que Pascal se montre dans le petit livre des « Pensées ». Ajoutons qu’il fut encore un apôtre. Pénétré du plus noble dessin il mit au service de son idéal chrétien toute la puissance de son génie toutes les forces de son corps, car, éloquence et poésie, tout cela ne fut jamais en Pascal qu’un moyen pour atteindre son but. Et c’est pour rencontrer en son œuvre toujours l’homme et non l’auteur que nous prenons aujourd’hui encore à le lire un si grand plaisir.