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LITTERATURE

XVII° siècle

Les auteurs et leurs œuvres

Yvan Pailhès©

Enseignant chercheur honoraire

Université Aix-Marseille

Ecole de Notariat 

Blaise Pascal

1623–1662

L’ANALYSE DE L’OEUVRE (I)

La gloire de Pascal revêt un caractère unique dans notre histoire littéraire voilà un écrivain ne laissant après lui qu’un pamphlet (les « Provinciales » sont bien, par la violence du ton et du parti pris évident, un pamphlet), un ouvrage inachevé, plus exactement même, les matériaux d’un ouvrage.

En effet il y a vraiment trop loin du livre des « Pensées », tel que nous le possédons, à l’Apologie De La Religion Chrétienne que nous eût donné Pascal, si la mort ne l’avait surpris en plein travail. Voilà, disons-nous un auteur à qui nous ne devons qu’un écrit dans le plus éphémère des genres littéraires et des notes éparses, sur un sujet plutôt connu par des confidences que nettement aperçu par ce qui nous reste de lui, et qui sur des bases d’ordinaire si fragiles parvient à fonder la plus solide des renommés. Ce cas est unique.

Jamais cependant gloire ne fut plus méritée, car jamais œuvre d’homme nous révéla plus profonde intelligence, sensibilité plus ardente, et plus grandiose imagination.

I) La raison dans Pascal :

Intelligence profonde : c’est la qualité maîtresse de Pascal et elle se manifeste de bien des façons dans son œuvre.

Par la clarté qui éclate d’abord dans ce clair regard qui lui fait discerner l’intérêt d’une discussion ou le point capital d’un ouvrage. « Thomiste » et «Molinistes» divisés touchant la doctrine de la grâce, se sont unis, pour faire condamner par cet accord, la doctrine janséniste en la personne du docteur Arnauld, « le grand Arnauld », ayant ainsi obtenu de la Sorbonne deux lettres de censure contre lui. Simples disputes théologiques, disent les uns ; cabale d’écoles rivales pensent les autres. Erreur profonde démontre Pascal aussitôt ; car cette doctrine de la grâce intéresse tout homme ici-bas ; « que monsieur Arnaud soit téméraire ou non, notre conscience n’y est point intéressée, mais que nous connaissions la vérité sur un point de dogme aussi capital, cela est de la première importance pour nous, il y va de notre salut éternel (Epitecte et Montaigne ont essayé, chacun à sa manière, d’expliquer l’énigme de notre destinée ; d’un mot Pascal signale la valeur de leurs théories et leur irrémédiable insuffisance). « Le premier dit : il y a un Dieu donc c’est lui qui a créé l’homme ; il l’a créé tel qui doit être pour devenir heureux ; donc l’homme peut connaître la vérité ». Pour le second au contraire : « l’homme ne peut s’élever jusqu’à Dieu ; les inclinations contredisent la loi divine. Tout paraît donc incertain et le vrai l’est aussi (incertain) ». « Les stoïciens disciples du premier connaissant le devoir sans connaître leur infirmité, tombent dans la présomption ; les épicuriens, qui suivent le second connaissant l’infirmité et non le devoir, s’abattent dans la lâcheté. Impossible de concilier ces deux systèmes, ils ne peuvent subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s’unir à cause de la contrariété de leurs opinions. Il faut qu’ils s’anéantissent pour faire place à la vérité de la révélation ».

A) La puissance de l’analyse chez Pascal.

Elle éclate encore cette intelligence de Pascal dans la pénétrante analyse qu’il fait de la véritable nature de l’homme « gloire et rebut de cet univers » nul n’a montré comme Pascal la vivante contradiction que nous sommes : placé entre deux infinis (l’infiniment grand et l’infiniment petit) également impénétrable pour nous, nous ne sommes pas à nous-mêmes un mystère moins profond. « Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni moi-même. Je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme… comme je ne sais d’où je viens, ainsi ne sais-je ou je vais ». Pour découvrir la vérité, ni nos sens ni notre esprit ne sont des guides sûrs. « Trop de lumière nous éblouit, trop de vérité nous étonne ». Notre raison impuissante à saisir le vrai, est de plus le jouet de l’imagination « cette maîtresse d’erreur, d’autant plus fourbe qu’elle ne trompe pas toujours et de la sensibilité : l’affection ou la haine change la justice de face ». Notre faiblesse est donc incurable et tient à notre nature même. Cependant cette petitesse constitue notre véritable grandeur », ce sont mystères de grands seigneurs, misère de rois dépossédés, car qui se trouve malheureux de n’être pas roi, sinon un roi dépossédé ? » Nous connaissons cette infirmité naturelle et de là vient l’immense avantage que nous avons sur tout l’univers ; car l’avantage qu’il a sur nous, l’univers ne le connaît pas ; nous ne sommes que des roseaux « les plus faibles de la nature, mais nous sommes des roseaux pensant. Ainsi toute notre dignité consiste dans la pensée ».

B) L’originalité de la pensée chez Pascal.

Elle éclate enfin et surtout cette intelligence de Pascal dans la dernière démarche qu’elle accomplit pour connaître la vérité et qui la conduit à cet aveu : « nous ne connaissons le tout de rien ». Au nom même de la raison, Pascal proclame l’insuffisance de la raison pour résoudre les grands problèmes qui tourmentent l’esprit des hommes. Et avec la même force que, physicien, qu’il avait revendiqué dans son « traité sur le vide » les droits absolus de celle-ci dans la libre recherche des lois qui régissent cet univers, philosophe, il en marque les limites « connaissons donc notre portée ». Et sur les ruines de cette puissance, il édifie une science nouvelle, aussi légitime que l’autre mais plus sûre, car les premiers principes nous en sont donnés par une « intuition » dont la valeur se trouve confirmée par notre propre conscience. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». La foi a donc des assises aussi fermes que les autres connaissances humaines. C’est ainsi qu’unissant en lui « l’esprit de finesse » et « l’esprit de géométrie », soit qu’il proclame la puissance de la raison, soit qu’il en confesse les bornes, Pascal se révèle également grand penseur. Il fut l’égal de Descartes ; mais ce que n’était pas l’auteur de la « méthode », Pascal le fut à un degré éminent, nous voulons dire : poète. 

(à suivre)