Aujourd'huiAujourd'hui221
HierHier282
SemaineSemaine503
MoisMois3680
TotalTotal169421

LITTERATURE

XVII° siècle

Les auteurs et leurs œuvres

Yvan Pailhès©

Enseignant chercheur honoraire

Université Aix-Marseille

Ecole de Notariat

 

Molière

Jean-Baptiste Poquelin

1622–1673

L’ANALYSE DES COMÉDIES DE MOLIÈRE (IV) suite et fin

 

 

IV) La morale de Molière:

À quoi tient une puissance aussi singulière ? En effet si chaque génération a ses défauts propres elle na pas toujours des peintres capables de les saisir, et si l’homme est de tous les temps, Molière n’est en fait que d’une époque. Cette faculté maîtresse dérive chez lui d’un idéal philosophique d’une façon personnelle de comprendre la vie, bref, d’un mot plus simple, de ce qu’on peut appeler sa « morale ».

 

Et cela n’est pas aussi étrange qu’il paraît au premier abord. Quelle est en effet la cause du rire ? D’où vient en nous le sentiment du ridicule, sinon d’un contraste manifeste entre nos prétentions et notre mérite, nos aspirations et notre nature, nos illusions et la réalité ? Or Molière est pénétré, au plus profond de lui-même, jusqu’à la moelle, d’un principe qui le rend particulièrement sensible à tous ce qui s’en écarte soit par excès, soit par défaut. La nature est bonne et avec le sens commun, elle constitue notre meilleur guide. Telle est la règle à peu près infaillible, d’après Molière, et qui convient le mieux à la misère humaine. Or que nous disent ces bons conseillers (conseilleurs) ? Il est légitime certes de chérir vos biens, sans lesquels votre existence ne serait pas possible, et surtout le plus précieux de tous, la santé ; mais vous sortez de la règle, et partant devenez coupable, quand par cupidité comme Harpagon vous mariez vos enfants à des vieillards par égoïsme, ou comme Argan les forcez à épouser de grotesques fantoches. Il est légitime, certes, d’accorder à notre amour-propre, ou à notre esprit les satisfactions qu’ils demandent. Mais vous sortez de la règle, et partant devenez coupable et ridicule, quand ainsi que Philaminte vous manquez par orgueil pédantesque à votre premier devoir social, ou lorsque par vanité exagérée, dilapidez comme Monsieur Jourdain votre fortune et brisez le bonheur de votre maison. Il est plus légitime encore de « vouloir qu’on soit sincère », d’admirer et de cultiver soi-même la dévotion. Mais vous sortez de la règle, et dès lors devenez odieux et ridicule, quand par illusion généreuse vous prétendez, comme Alceste, réformer une société qui a besoin de la politesse, c’est-à-dire d’un peu de mensonges, pour adoucir les heurts inévitables dans toute vie sociale ; ou lorsque, par obstination coupable, persistez comme Orgon, à fermer les yeux à la vérité et sacrifiez tous les vôtres à une chimère. Ces conseillers, Molière en écouta la voix toute sa vie et il s’est plu à la faire entendre dans son œuvre. C’est elle qui permit à ce grand psychologue de mettre en si haut relief les faiblesses de notre nature et lui inspira cette philosophie un peu simple, mais salutaire toutefois à notre sotte vanité.

Il ne faut rien exagérer cependant, la leçon que nous donne le grand comique est peut-être moins sage que Molière semble le croire, car tout n’est pas également bon dans notre nature et si le bon sens est chose précieuse en soit, il est point défendu à l’homme d’aspirer plus haut tout de même. Néanmoins s’en vouloir ici rechercher jusqu’à quel point une telle « morale » appelle de prudents réserves, ni comment une réaction contre les mœurs trop raffinées et trop spirituelles du XVIIe siècle l’expliquerait en partie, constatons que c’est bien de là que dérive ce « don du comique » qui fit de Molière « le dieu de la comédie».

(fin)