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LITTERATURE

XVII° siècle

Les auteurs et leurs œuvres

Yvan Pailhès©

Enseignant chercheur honoraire

Université Aix-Marseille

Ecole de Notariat

 

La Bruyère Jean

1645–1696

(2eme partie)

 

ANALYSE des «CARACTERES» (II) (suite 1)

Mais la grande originalité de La Bruyère réside surtout dans son style. Chez lui l’écrivain fut supérieur aux penseurs il posséda, à un degré éminent, les qualités qui font les maîtres en "l’art de bien dire".

 

I) Originalité du style :

Son style est une merveilleuse alchimie de l’imagination, de la sensibilité, et de l’esprit.

 

A) l’imagination :

Il eut d’abord l’imagination pittoresque qui en quelques traits bien choisis permet d’évoquer tout un tableau ou de peindre tout un caractère.

Ainsi, il nous fait voir le fleuriste « planté au milieu de ces tulipes, qui a pris racine et dont le cœur est épanoui de joie », il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, ils se baissent pour la voir de plus près.

De même, nous entendons le soupir poussé par l’infortuné collectionneur d’estampes, désespéré de ne pouvoir trouver un dessin de Gallot qui rendrait sa collection complète : « cela est bien rude ! ».

Également, nous sentons l’amateur de fruits nous saisir par la manche et nous conduire sous un de ses pruniers : « ils cueillent artistement une prune exquise, il l’ouvre nous en donne une moitié et prend l’autre : quelle chair ! dit-il, goûtez-vous cela ? cela est-il divin ? »

La plus subtile analyse peindrait-elle mieux la passion qu’un de ces portraits si vivants et si concrets ?

Est-il un procédé plus ingénieux et plus sûr de mettre à nu l’âme d’un personnage que cette notation précise de ses gestes et de son maintien ?

B) la sensibilité :

La Bruyère eut aussi une sensibilité profonde, une sensibilité d’autant plus émouvante qu’elle est contenue, d’où l’attrait si particulier de certaines maximes et portraits. Peu d’écrivains donnent comme lui le plaisir de découvrir presque à chaque page : l’homme derrière l’auteur.

Ce moraliste si pénétrant est tout débordant d’une humanité qui le fait s’attendrir de pitié ou vibrer de colère au cours de son observation.

Quelle amertume de son dans la connotation de certaines inégalités sociales !

« Ce garçon si frais, si fleuris et seigneur d’une abbaye et de dix autres bénéfices, tous ensemble lui rapportent «Â six vingt » (120) livres de revenus dont il est payé qu’en médaille d’or. Il y a ailleurs 120 familles indigentes, qui ne se chauffent point pendant l’hiver, qui n’ont point d’habit pour se couvrir et qui souvent manquent de pain. Quel partage ! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir (un au-delà) qui sera différent ».

Quelle pitié, quelle tendresse, laisse deviner l’apparente pudeur de ce tableau réaliste certes, mais très outrancier et quelque peu caricatural, des paysans au XVIIe siècle :

« On rencontre dans les campagnes certains animaux farouches… noirs, livides attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines[1] : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé. »

Il y a, dit-il, des misères qui saisissent le cœur.

La Bruyère sait nous communiquer ce saisissement, comme il nous fait partager en maints endroits son mépris pour ces « âmes capables d’une seule volonté qui est celle d’acquérir et ne point perdre», et pour ces courtisans qui sous des dehors et une politesse affectée et d’une majesté d’emprunt, cachent la petitesse de l’esprit et la sécheresse du cœur.

Comme elle nous en dit long sur les souffrances secrètes qui furent sans doute celle de La Bruyère dans son emploi subalterne à la maison de Condé, la simple réflexion suivante :

« J’envie aux grands le bonheur d’avoir à leur service des gens qui les égalent par le cœur par l’esprit et qui les dépassent quelquefois».

ou, encore, celle plus connue :

« Un homme né chrétien et français se trouve contraint dans la satire : les grands sujets lui sont défendus »

(à suivre) 



[1] carottes, navets, raves, etc.