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LITTERATURE

XVII° siècle

Les auteurs et leurs œuvres

Yvan Pailhès©

Enseignant chercheur honoraire

Université Aix-Marseille

Ecole de Notariat

 

La Bruyère Jean

1645–1696

(2eme partie)

ANALYSE des «CARACTERES» (I)

 

Quand parurent en 1688 les « caractères » de La Bruyère, le public qui lisait se trouvait avoir une disposition d’esprit capable d’éveiller chez l’auteur tous les espoirs et toutes les craintes. Le goût était si parfait, les intelligences si ouvertes que, défauts et qualités, rien dans le nouveau livre ne passerait inaperçu.

Les « pensées » de Pascal et les « maximes » de La Rochefoucauld ne pouvaient pas ne pas offrir un parallèle redoutable touchant l’exactitude ou la profondeur de l’observation ; de même que l’œuvre de Racine et de Bossuet suggéraient de non moins dangereux rapprochement à l’endroit du style. La Bruyère eut certainement conscience de ce double écueil puisqu’il réserve la première phrase de son livre à cet aveu : « sur ce qui concerne les mœurs le plus beau et le meilleur est enlevé, l’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes, » il confesse dès la première page : « un ouvrage satirique qui contient des faits donné en feuilles sous le manteau… s’il est médiocre passe pour merveilleux, l’impression est l’écueil. » Elle fut au contraire pour La Bruyère un succès jusque-là sans exemple. En fait, sous le trop modeste « traducteur de Théophraste » se cachait en réalité un psychologue d’une extrême finesse et un « styliste » des plus remarquables, en un mot, un penseur et un écrivain absolument originaux. 

I) Originalité du sujet :

Une première originalité se manifestait déjà dans le caractère mêmes ouvrage. Des deux grands moralistes, ses prédécesseurs, l’un avait poursuivi un but trop exclusivement religieux, car les « Pensées » ne sont que les matériaux d’une apologie de la religion chrétienne ; l’autre ne faisait guère de toutes ses « Maximes » qu’une illustration de cette pensée unique : «la vertu n’est qu’un vice déguisé ».

Moins sublime peut-être que le polémiste de génie, moins délicat que les grands seigneurs aux ambitions déçues, La Bruyère était moins spécial dans ses visées que le premier et moins systématique dans ses remarque que le second. Le champ de son observation était plus étendu tous les gens du siècle purent se reconnaître dans le portrait que La Bruyère avait fait d’eux « d’après nature », car, défauts et qualités, tout était noté avec scrupule et délicatesse.

Il va faire une critique, quelquefois acerbe, aussi bien de l’homme que de la société qu’il observe.

 

A) L’homme :

À la variété du sujet et l’absence de parti pris La Bruyère joignait un autre mérite : celui de présenter une œuvre riche en observation d’une remarquable justesse sur l’homme. Certes tout n’était pas nouveau dans cet ouvrage. Bien des remarques cependant étaient moins banales qu’elles ne paraissent au premier abord. Sans doute il n’est pas très original de noter : que la mode est une grande force ; que l’argent ne fait pas le bonheur, que l’esprit de finesse est rare, que les enfants sont égoïstes et méchants ; que l’érudit est parfois ridicule, et La Bruyère exprime ces idées communes en de nombreux passages. Sans doute dire : « après l’esprit de discernement, ce qu’il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles » ; ou encore : « il n’y a pour l’homme que trois événements : naître, vivre et mourir ; il ne se sent pas naître, il souffre à mourir et il oublie de vivre. » cela est assurément plus ingénieux que profond ; mais pour reprendre deux des exemples donnés plus haut, dire : « les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, menteurs, ils sont déjà des hommes » ou bien : « cet homme raisonnable, qui a une âme, un culte, une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée… Il a vu des tulipes ! »

C’est pour le moins aussi profond qu’ingénieux. La première maxime ne révèle-t-elle pas en effet un défaut capital de notre nature, celui qui consiste à être sa propre dupe et à ne point reconnaître en autrui des travers qui sont les nôtres ? et le trait final du portrait du fleuriste ne fait-il pas découvrir tout à coup une conséquence redoutable d’un défaut en apparence anodin ? Nous savions tous aussi bien que La Bruyère que la mode peut nous rendre ridicule ; mais peut-être ne savions nous pas qu’elle en arrive à nous faire oublier jusqu’à nos devoirs les plus sacrés et tout ce qui fait notre grandeur. Une lecture plus attentive nous révélerait donc souvent en La Bruyère un aperçu profond, où nous ne trouvons d’abord qu’une tournure de style ingénieuse. D’ailleurs à côté de ces pensées déjà connues on rencontre de nombreuses remarques ouvrant un jour nouveau sur la nature de l’homme.

En effet il y a une délicate nuance de sentiments dans les réflexions suivantes :

– « il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l’on vient de donner ».

– « Être avec des gens qu’on aime, cela suffit : rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d’eux tout est égal. »

– « Il devrait y avoir dans le cœur, des sources inépuisables de douleur pour de certaines pertes. »Â 


B) La société:

La Bruyère connaît bien notre cœur lui qui a écrit cette parole : « l’on veut faire tout le bonheur, ou si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu’on aime. »

Le regard que La Bruyère jette sur la société n’est pas moins pénétrant. Il va même assez loin pour discerner sous des apparences changeantes des mœurs éphémères, la cause éternelle de tant de misère sociale. Celui qui a été capable de voir « qu’un sot ni n’entre, ni ne sort, ni ne s’assied comme aux hommes d’esprit », ni ne serait être dupe de vains dehors et l’on sent bien que l’on n’arrachera pas aisément le respect ou l’admiration à un homme aussi expert à voir la réalité.

– La majesté de la justice humaine ne lui impose guère :

« Je dirais presque de moi : je ne serai pas voleur ou meurtrier; mais je ne serai pas un jour puni comme tel : c’est parler bien hardiment ».

– La grandeur contrefaite des seigneurs, pavanant en habits dorés, ne l’émeut pas :

« Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins (laquais) qui te suivent et ces six bêtes qui te traînent, de penser que l’on t’estime davantage. L’on écarte tout cet attirail qui t’est étranger pour pénétrer jusqu’à toi, qui n’est qu’un fat ».

– Les riches, les financiers, n’ont point grâce à ses yeux : « âmes pétries d’ordure et de boue» :

« Ils ont mis leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir (les richesses), cela est trop cher et il n’y a rien à gagner à un tel marché ».

– Ni l’hypocrisie de bien des dévots, des Tartuffes :

« Sosie[1], de la livrée[2] a passé, par une petite recette[3], à une sous-ferme[4] ; et par les concussions, la violence et l’abus qu’il a fait de ses pouvoirs il s’est enfin sur les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque grade; devenu noble par quelque charge, il ne lui manquait que d’être homme de bien: une place de marguillier[5], a fait ce prodige».

Observateur remarquable, psychologue très pertinent et nuancé, tel nous apparaît La Bruyère dans la plupart de ses maximes et portraits. Il fit mieux que « glaner » après ses illustres devanciers ; c’est une ample moisson d’idées neuves qu’il présentait au public et il rendait au centuple « ce qu’il lui avait prêté ».

Il convient donc maintenant d’apprécier l’originalité de l’œuvre dans sa forme.

(à suivre)

 



[1] Nom d’esclave dans le théâtre latin.

[2] La livrée est le vêtement aux couleurs d’un monarque ou d’un seigneur, porté par les hommes à son service. C’est également le costume des domestiques.

[3] Receveur des impôts.

[4] Prise à ferme du recouvrement des impôts par le fermier général qui déléguait ses pouvoirs à des sous-fermes.

[5] Conseiller de paroisse, bedeau.